J'étais en train de trifouiller des vieux dossiers de rangement, cimetières de relevés bancaires et de publicités en
tous genres, lorsque je suis tombée sur un petit crapeau en papier. Je m'en rappelle très bien de ce petit crapeau. C'est comme dans une autre vie. Il me l'a offert le 18 novembre 2004. J'étais à
Paris depuis deux mois et je le connaissais depuis un mois. Dans les petits plis, il avait écrit en cercle : « le messager vient délivrer son secret » et dans la bouche du crapeau, le
secret en question : « coeur de silence ». Vraiment un tout petit crapeau dont j'avais oublié l'existence. Je l'ai déposé sur mon bureau. J'ai fait un tour. Mon chat s'en est mêlé. Le
bout de papier plié a disparu et soudain ça a été un vide énorme. Comme si cette chose avait emporté avec elle en disparaissant son pouvoir d'évocation, ce 18 novembre 2004 où j'ai eu 18 ans où
j'ai acheté mon gateau moi même, où je plaçais mes espoirs dans une relation naissante. Alors je me suis mise à pleurer...
Je me sentais très seule quand j'ai eu 18 ans. Un événement important a marqué cette journée : un contrôle de maths pour lequel j'étais sure de me planter parce que je fais toujours des fautes d'inattention dans mes calculs. Je me suis donc plantée à mon contrôle, ensuite j'ai été acheter mon gateau dans un excellent café rue du commerce tenu par des femmes. Il n'en restait qu'un seul : un gateau mousse chocolat marron feuilletine. J'ai emporté mon gateau dans une petite boite rose. Le soir, au restaurant où nous sommes allés. le gérant s'est presque senti insulté et nous a presque jeté dehors lorsqu'on lui a demandé si on le pouvait manger sur place. On a un peu erré dans la rue en attendant le dernier métro, on s'est embrassés, toujours avec ce gateau encombrant dans les mains. Il m'a offert le petit crapeau, cadeau insignifiant mais qui m'a tiré un sourire. Puis je suis rentrée dans ma petite chambre chez la vieille avec mon gateau et j'en ai savouré une part seule en faisant un effort pour être heureuse.
Ce que je regrette le plus en y repensant, c'est cette gêne que j'ai ressentie, ce poids dans le ventre, cette mauvaise conscience. J'étais déjà désolée pour tout, désolée d'avoir un gateau entre les mains et d'y tenir si fort, désolée de vouloir fêter un jour aussi sordide et conventionnel, désolée d'être avec un homme qui n'avait pas le goût des réjouissances. Si je pleure maintenant, je crois que c'est surtout de mon manque de courage. Oui, je suis forcé de l'admettre, j'ai manqué de courage pour vivre pleinement certains instants. Jamais, je n'ai laissé filé cette retenue qui caractérise les jeunes filles rangées, bien élevées. A ce moment là, je croyais savoir ce que je faisais, je voulais m'éloigner de mon éducation de petite fille gatée, je voulais délaisser les cadeaux coûteux pour les crapeaux en papier si pleins de sincérité mais je n'en pas eu le courage. Intérieurement, je me sentais pauvre, en disgrâce, mise à nu.
Par Soredamor - Ecrire un commentaire

(Paris Texas de Wenders )